
Arthur Rimbaud.
Un nom qui nous évoque tous quelque chose : certains pensent « Le Dormeur du Val » ou « Le Bateau Ivre », d’autres pensent Verlaine,… Bien d’autres associations d’idées sont possibles.
Parler du souffle nouveau, de l’innovation qu’il a apporté à la poésie française, sans parler de sa rébellion en d’autres domaines n’est pas aisé. Il est bien difficile de dissocier l’artiste de l’homme, de commenter son oeuvre sans la mettre sous la lumière de son vécu : sa poésie est à l’image de sa vie.
Un fait demeure frappant : en Rimbaud, le poète meurt vers la vingt-et-unième année. Son génie semble intimement lié à la révolte de l’adolescence. Le souffle qu’il fait passer sur la poésie est celui d’une jeunesse âpre, exigeante, exaltée. De l’adolescence, on discerne en lui les troubles, l’intransigeance, l’impétuosité et la soif d’absolu. Arrivé à l’âge d’homme, Rimbaud se tait, se mure dans le silence et fuit. Il est d’ailleurs étrangement pathétique de voir survivre l’homme, tandis que l’artiste a disparu ; il se survit, revenu à lui-même sur la terre des hommes. Dans son oeuvre, la maturité du génie supplée à la maturité des ans.
Rimbaud était un esprit révolutionnaire, prêt à renverser toutes les valeurs qu’elles soient poétiques, morales, religieuses ou politiques.
Il est, à mes yeux, celui qui a insufflé un nouvel élan à la poésie française ; en son coeur couvait un feu qu’il a su, tel Prométhée, offrir au monde de la poésie.
Evidemment qu’il n’innove pas absolument, il subit lui-même des influences, et notamment celle de Baudelaire. Mais, le renouvellement qu’il apporte à la poésie est prépondérant : le caractère impérieux des formules, la qualité des réalisations en témoignent, ainsi que leurs profondes répercussions : de nombreux poètes vont, en effet, se réclamer de Rimbaud. Et même sans avouer de filiation, on pourrait dire que tous les poètes après Rimbaud peuvent se réclamer de lui : il a bouleversé les standards de la poésie.
Si l’on reprend son oeuvre dans sa globalité, on peut se rendre compte que si ses premiers écrits (regroupés sous le recueil « Poésies ») sont souvent descriptifs (« Le Dormeur du Val », « Ophélie », « Vénus Anadyomène ») et respectent les règles admises de la poésie : sonnets, alexandrins, rimes,… Puis, l’on s’achemine dans le temps, viennent alors « Une Saison en Enfer » et « Illuminations » dont le ton est initié à la fin de « Poésies » par « Le Bateau Ivre » (ou plus précocement encore dans « Voyelles » où il esquisse des perspectives sur un monde où sonorités et couleurs se répondent).
En 1871, Rimbaud rompt avec ce qu’il nomme la vieillerie poétique, passant en revue les poètes qui l’ont précédé, il les juge catégoriquement d’après le seul critère qui importe à ses yeux : « Ont-ils été voyants ? » ; et peu trouveront grâce.
Pour Rimbaud, le poète doit rechercher du nouveau et arriver à l’inconnu. Il s’inscrit dans la ligne directe de Baudelaire qui écrivait à la fin de « Voyage » :
Nous voulons, tant ce feu qui nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du geouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
Entre « Enfer ou Ciel », Rimbaud choisit l’enfer moral de la vie déréglée, l’enfer de l’hallucination délibérément cultivée.
La recherche de Rimbaud n’est pas une contemplation : trop opposée à la morale et à la religion, trop inscrite dans une démarche de rébellion. En revanche, elle est bel et bien « mystique » en ce sens qu’elle dépasse largement la perspective littéraire seule et qu’elle est une quête d’absolu. Par une sorte d’ascèse inversée, puisqu’il se livre entièrement à ses sens au lieu de les tenir en bride, le poète-voyant « devient le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, – et le suprême savant ! – Car il est arrivé à l’inconnu. » Hanté par le mystère des rapports entre le moi et le monde, il voudrait étreindre l’univers, comme il étreint l’Aube dans une de ses « Illuminations » et, par là, le recréer. Il rivalise avec Dieu, sans croire en lui, nouveau Prométhée, il tente de lui voler le feu.
Et si cette aventure doit être fatale au voyant peu importe. Rimbaud se soucie peu se son sort car « JE est un autre » : il distingue son être apparent de son moi profond qui sonde l’inconnu. Et, de même que dans « L’Alchimie du Verbe » il se déclare « mûr pour le trépas », le Bateau Ivre s’écrit :
Ô ! Que ma quille éclate !
Ô ! Que j’aille à la mer !
Rimbaud s’habitue à l’hallucination par un dérèglement systématique des sens. Si à l’époque de « Le Bateau Ivre » ses visions restent encore littéraires, au moins en partie, il les vivra véritablement. Dans les « Illuminations » la fusion entre décor réel et monde imaginaire de vient totale. Les diverses sensations se substituent l’une à l’autre ou bien se combinent en une sorte de magie. Les sens se conjuguent les uns aux autres. On assiste à une véritable transmutation entre des éléments même du monde et de la pensée, où objets, sensations et rêves tourbillonnent vertigineusement. D’où la célèbre formule tirée de « L’Alchimie du Verbe » :
Je devins un Opéra fabuleux.
Pour fixer ses vertiges, Rimbaud se forge « un verbe poétique accessible à tous les sens », une langue « résumant tout, parfums, sons, couleurs ». A cet égard ce qui a pu être considéré comme des hardiesses dans « Le Bateau Ivre » n’est que modéré : coupes expressives, allitérations suggestives, métaphores audacieuses, contraste entre des termes triviaux et l’essor soudain de la poésie pure. Il passe peu à peu au vers libérés, au vers libres puis finalement au poème en prose dans « Illuminations » : les images deviennent alors hallucinatoires, le rythme et les effets de sonorités échappent à l’analyse (enfin à la mienne), mais retentissent en nous avec tout le mystère de cette étonnante Magie Verbe qu’il a su créer.
Arthur Rimbaud, un esprit révolutionnaire, prêt à mettre à sac toutes les valeurs, sans état d’âme et au péril de sa propre vie.